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02/04/2011

Atelier d'écriture

Ils ont froid toujours. Ils le disent à chaque fois et gardent leur manteau pendant les deux heures. Aucun jamais n’aura enlevé son manteau, ni son écharpe ni rien. Ils restent comme ça, engoncés dans leur réveil difficile. Parfois, ils ne se réveillent pas. J’ouvre les stores pour laisser le soleil les réchauffer.

Au début, les corps, les yeux vont et viennent entre eux mais ne me regardent pas. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Des histoires circulent sur leur stage, le menu à la cantine, la télé du lycée, ils papotent.

Quand je lis mon premier texte, je vois les manteaux se figeaient, ils se taisent et les yeux sont sur moi.

Alors les premiers jeux d’écriture commencent. J’insiste sur la poésie, je raconte la poésie, ce que c’est de nos jours, la liberté que c’est. Mais ils ont du mal à s’évader d’eux. Ca tombe bien, le thème de l’atelier est l’écriture du moi !  Et on y va, on va chercher à l’intérieur, on nettoie là-dedans, ça sort en geyser, ils écrivent à toute allure. Presque tous finissent très vite et ne retouchent rien. Ce sera dur de les faire revenir sur leurs textes.

Je m’applique avec ceux qui n’y croient pas.  Si ! Si ! Tu sais quoi dire ! Tu dis comme tu veux, avec tes fautes et tes mots à toi. L’inconscient fera le reste, je le sais. Ensemble, on vacille entre la haine et l’amour (beaucoup l’amour). Ils se font à cette manière spontanée de dire ce qu’ils sont. Et je vois leur envie d’exprimer tout, tout de suite. Pas besoin de les pousser pour dire leur mère battue, leur sœur morte, leur homosexualité et tous ces désirs d’être ailleurs ou quelqu’un d’autre. En quelques lignes, ils ont tout lâché. Peut être pour en finir avec la torture de l’écriture.

Et là, je perds pied. J’ai le tract de les orienter, canaliser leur ardeur et approfondir leur pensée. J’essaye d’autres ouvertures, ils soufflent, ne veulent plus. Surtout ces filles de Mayotte qui ne savent presque pas écrire, parlent très mal le français. Mayotte n’est-ce pas un territoire français ? Avec elles, je trime, je plonge, j’y vais dans leur caboche, je ne peux pas les laisser comme ça à gonfler les joues et jeter leur stylo en regardant le rien du dehors les remplir. J’apprends qu’on peut toujours presser le jus, même trois gouttes me suffisent. Puis la poésie s’instaure à leur insu et la fierté est vite là. On y est arrivé.

Ensuite, il faut lire. Pour le partage et pour l’écoute de l’autre. Ils m’ont vu le faire et ils le font. C’est le seul moment où je veux le silence. Respect.

On écoute, on ne juge pas, on rigole ensemble, on applaudit, on dit toujours c’est bien. Camille met des plus.

Quand ça sonne, ils s’en vont. Juste ils partent, ça prend deux secondes puisqu’ils sont déjà habillés et que tout est déjà rangé dans leur cartable depuis cinq minutes. Je reste souvent seule dans la classe avec Camille qui me dit qu’il faut y aller, il y a un cours après, mais moi, je n’ai rien rangé, je suis en descente, je voudrais parler de ce qui vient de se passer. Tout le monde a déjà rejoint une autre classe. Je rejoins ma voiture. 

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