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24/10/2013

FILS

J’essaye de pouvoir. Je prends mes os et je les cogne entre eux. C’est un tout petit bruit qui sort de là. Pas de quoi réveiller la morte.

On circule assez mal avec cette mollesse. Il n’y a pas de garantie de circulation on dirait. On dirait pas mal de trucs mais je n’entends pas.

 

Je suis à table avec le Fils qui entend encore moins que moi. Il est à l’âge où les Fils n’entendent pas. Rien de rien, comme on dit. Toutes les paroles adressées au Fils passent dans un tamis. Pas d’or. Pas encore. Pas pour l’instant. Le Fils a l’âge de l’attente. Que ça lui tombe du ciel. Les Fils attendent beaucoup du ciel.

 

Je chante cette chanson qu’il ne supporte pas. Exprès. Pour qu’il ne la supporte pas. On a, à ce moment là, un regain d’énergie dans la lutte. On ne s’y prend surement pas de la bonne manière mais la bonne manière dites moi. Ce qui compte c’est que le flux sanguin s’émoustille. La colère n’est pas loin, elle devra se battre pour nous avoir. On n’est pas pour. C’est seulement de la distraction qui s’installe. Les jeux sont ouverts par nécessité. Je veux que tu m’aimes espèce de dégénéré. A la fin, pas maintenant, à la fin.

 

La purée n’est pas bonne. Elle n’est pas de pommes de terre épluchées par moi. C’est un sachet de flocons acheté chez Lidl. L’argent, dit le Fils. Juste ce mot en spéciale dédicace. Tu verras. Quand je dis tu verras, il ne le supporte pas non plus. Ma chanson, la purée en flocons, tu verras, et quoi d’autre ?

 

On se regarde longtemps. Comme ça. On sent l’épaisseur d’entre nous, le bras de fer, l’inquisition, les plaintes, la marée, le sang, le devoir mal fait, la purée en flocons, le désordre, la force de l’âge, tic-tac, ma chanson, le père, la dérobade, l’inquiétude, le marbre, l’impuissance et quoi d’autre ?

 

Je nettoie son regard en un battement de paupières, me tourne en angle droit, perpendiculaire à la porte, que j’ouvre ou pas ? Simple évacuation. Retirade. Révérence non merci. Plutôt perdre haleine. C’est encore moi qui commande ici non ?

 

Les mots restent dans la bouche. Griffent le voile du palet. Aucune importance, à tout prendre je reste sauvage. Je sais qu’il y a un intérêt à le faire. Le Fils va s’impatienter dans mon silence. Les mots vont lui sortir à lui. Il y en aura à sauvegarder. La sauvegarde des mots me ranime toujours un peu. C’est du boulot le tri des mots du Fils. Avec l’impatience, on peut s’attendre à tout. Je connais le geyser des mots de l’impatience. Il n’y a pas que le Fils qui fait preuve d’impatience, ils sont nombreux ceux qui déversent de ne pouvoir attendre. Comme le père du Fils a pu le faire des années entières. A la mitraillette. Le dégénéré n’est pas devenu le dégénéré sans raison. Le Fils et le père du Fils sont les mêmes. Des soldats. Il y a toujours une guerre latente chez les Fils et les pères. Même en temps de paix. On n’a jamais la paix. On croit l’avoir. Le Fils ne sait pas que j’ai compris son manège. Il pense encore me leurrer avec sa tirade. Vas-y, tire. Je trie.